Escalade en Sicile

La friture m'envahie les narines, la pluie colle le gras sur les bâches qui protégent les estancos de chaussures, de fruits, de graines, de pain, de babiolles, de frocs à 2 €... Tout se cotoie, tous se mélange. Ça braille pour refourguer sa came, ça joue des épaules, ça marchande, ça fait affaire, ça compte les biftons qu'on enroule dans un élastique. Les mobs pourries, rapiécées et scotchées se tiennent les unes aux autres, solidaires. Les chats grouilles, se castagnent, et font le bonheur de ma marmaille que je dois surveiller pour ne pas la perdre au cul d'un de ces matoux pouilleux. Les photos des acteurs et chanteurs Italiens semblent tenir les murs pourris des gargottes de la ruelle, autant que les sacs de riz et de pois chiche du black d'à côté. Je suis au bled, à Palerme, la capitale du coin où le nom des rues est écrit en Italiens, en Hébreu et en Arabe. Ça questionne une fois de plus sur les frontières et "les imbéciles heureux qui sont nés quelques part".

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On se fait présser quelques verres de grenade, par une mamma que les années de marché n'ont pas finie d'esquinter. Son mari, le quintal et demi fier et proéminant, casse trois noix charnues pour les tendre à mes mouflets la bouche déjà pleine de paille et de jus. On craque un bifton chez le primeur d'à côté, qui nous enroule de l'Italia bien frais dans un cornet en papier. On se fait traquer mais sans empressement, sans insistance, c'est le tarif de notre statut de touriste voyant et voyeur.

La grappe d'Italia est vite boulottée par mon ado fleurissante, jamais rasassiée. Alors on se pose à l'adresse du coin, celle des locaux, et des touristes qui veulent s'encanailler loin des lounges à la mode, et qui n'ont pas peur de passer une partie de leur vacances au dessus de la cuvette. Côté de la cuisine, on est loin du stage d'hygiene de la chambre des métiers et les filles enfarinent de la pouascaille qu'elles balancent dans l'huile au dessus des cartons étalés sur le carrelage du misérable gastos de 10 m2, en jean et basket, limite la cloppe au bec. Ma troupe s'aglutine autour d'une table en plastoque et se partage les fritures toutes fraiches qui débordent des assiettes en petrole. Je presse le gras de ma croquette de panis, mon p'tit baffre ses pattes-sauce-tomate-et-mèche-qui-trempe, ma femme fait dans l'aubergine farcie, la belle vie quoi. Et de notre bout de trotoir embâché, il ne nous reste qu'à déguster le meilleur repas de la semaine, à nous laisser envahir par l'ambiance, à écarquiller les yeux, et tendre l'oreille pour écouter la musique de la vie du sud de l'Italie. Bon, j'aimerais pas être en cuisine, parce que ça braille et ça bosse, ça s'invective, ça s'envoir chier, mais je crois que sans cela, ils créveraient d'ennui.

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Un vieux tube moisi des années 80 (pléonasme) couvre alors les enguelades et les rires, et nous déboite les tympans. Les ratiches flamboyantes d'un black à la coupe de cheveux improbable nous aveuglent un instant, et je comprend que la voix de Madonna est expulsée par une enceinte fixée par des fils éléctriques sur la mob du Mickel Jackson du coin. C'est l'heure du show. Si à notre terrasse ça ne bouge pas trop, il va rencontrer et faire trémousser son publique 100 m plus loin, qui lui remplira son chapeau avant la prochaine représentation. Ce n'est pas le Zénith, mais bon,  ce n'est pas James Brown non plus...Une accolade avec un local, deux trois check et notre "re-noi" disparait comme il est apparu, soudainement. Je ne doute pas que son trop plein de vie est tout à côté, occupé à envahir la terrasse d'à côté.

La journée s'étire chez un nouveau marchand de glace. En même temps, j'avias dis "une gélatéria différente chaque jour", typiquement le genre de chose que mes enfants parviennent à retenir facilement. Il faut dire que je n'oublie pas non plus. Alors je boulotte mon cornet de Nocciola en me perdant dans les ruelles de Viccicera, le quartier oublié de Palerme, à louvoyer entre des centaines de poubelles qui nous guident jusqu'au port. Mais elles auraient bien pu nous guider ailleurs tellement le sol en est jonché. Impréssionnant. Et le Costa Diadema sort du port. 2000 cabines, 4200 passagers, 1600 hommes d'équipage, bien propre lui. Mais d'où je suis, le cul dans le sable mouillé à regarder des pêcheurs sous le ciel sombre, je me dit que je suis à la bonne place, loin de la moquette et des nappes fuschia des restos du bord.

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Il va bientôt faire nuit, il ne reste que 3% de baterie sur mon téléphone et Iphigénie est ma seule arme pour retrouver notre bagnole, que j'éspère espère encore sur ses pneus et non sur 4 parpaings. Je n'ai pas pris l'assurance suplémentaire que le rouquin de Sicily By Car a voulu me refourguer, pas plus que le supplément pour une plus grosse bagnole, le genre de préssage de courge bien dans l'air du temps, bien lourd, bien chiant. Je n'aime pas mon statut de touriste, déambulant comme un con à regarder la Xième église, à me faire alpaguer par un serveur qui veut me faire bouffer n'importe quoi à n'importe quelle heure de la journée, à me coler le nez sur la vitrine d'un magasin dont je me fout totalement... J'ai comme envie d'être une partie de la vie du coin, mais pas de faire partie du décors, envie de boire un verre de pinard avec les vieux du coin, de comprendre ce qui se passe, de leur piquer un peu de chez eux pour m'enrichir et ne pas faire que transporter un souvenir... On reviendra, mais on dit ça à chaque fois... 

Et l'escalade en Sicile dans tout ça ? Dingue...